Face à l’épuisement des réserves, scientifiques et journalistes s’unissent pour faire passer l’information, de l’alerte aux solutions.
Sans eau, aucune agriculture n’est possible. Et sans sécurité alimentaire, c’est la stabilité de toute une région qui menace de s’effondrer. Ce constat implacable a été le fil conducteur du webinaire organisé le 29 septembre 2026 par l’Union Africaine de Radiodiffusion, en partenariat avec l’Institut de l’Université des Nations Unies pour l’eau, l’environnement et la santé (UNU-INWEH) et HEC Montréal, sous le thème : « Rareté de l’eau, sécurité alimentaire et stabilité en Afrique du Nord ».

Dr. Mohammed Mahmoud
Placée sous la modération d’Ali Mohammed, Directeur adjoint de l’information à la Nigeria Television Authority (NTA), la rencontre s’est ouverte par le propos liminaire du Directeur général de l’UAR, Grégoire Ndjaka. S’exprimant au nom des 85 organismes membres de l’Union, le DG de l’UAR a souhaité la bienvenue aux participants tout en rappelant la responsabilité historique de la presse face au défi climatique. Il a vivement encouragé les journalistes africains à se former pour maîtriser ces enjeux complexes, préalable indispensable pour mieux informer le grand public et inciter à l’action. Dans la même dynamique, le Dr Javad Mottaghi, représentant l’UNU-INWEH / HEC Montréal, a appelé les radiodiffuseurs du continent à unir leurs forces en multipliant les synergies et la coproduction de reportages sur le terrain.
Loin du jargon scientifique abstrait, le Dr Mohammed Mahmoud, Responsable des politiques sur le climat et l’eau pour le Moyen-Orient à l’UNU-INWEH, a indiqué que l’Afrique du Nord ne vit plus seulement un « stress hydrique ». Elle est désormais confrontée à une véritable « faillite de l’eau ».

Grégoire Ndjaka, DG UAR
Selon l’expert, cette faillite survient lorsque nous consommons plus d’eau que ce que la pluie et la nature peuvent renouveler. Les anciennes solutions, comme creuser des puits toujours plus profonds ou construire de grands barrages, ne fonctionnent plus. L’agriculture étant la plus grande consommatrice d’eau, l’urgence n’est plus de chercher des sources miracle, mais d’apprendre à mieux gérer et économiser au maximum l’eau dont nous disposons.
Des données alarmantes qui dessinent la crise
Les statistiques partagées lors des échanges traduisent de manière concrète l’ampleur de l’urgence sur le terrain. En Tunisie, la crise de l’eau est déjà une réalité poignante. Aujourd’hui, le pays ne dispose plus que de 400 mètres cubes d’eau douce par habitant et par an. Pour bien mesurer l’urgence, il faut savoir que l’ONU fixe la barre du danger absolu à 500 mètres cubes. La Tunisie a donc largement franchi cette ligne rouge. À ce manque naturel s’ajoute un gaspillage massif au niveau des réseaux : près de 30 % de l’eau potable s’échappe dans le sol à cause de vieux tuyaux fuyards. C’est un peu comme transporter dix litres d’eau dans un sac troué et voir trois litres s’écouler par terre avant même d’arriver à la maison.
Face à ces pertes et aux dégradations du service au robinet, Amel Jrad, Docteur en hydrobiologie, a souligné que les Tunisiens se tournent désormais massivement vers l’eau en bouteille, supportant des coûts deux fois plus élevés pour étancher leur soif.

Mohammed Ali, NTA
La pression est d’autant plus forte que le secteur agricole absorbe à lui seul huit gouttes d’eau sur dix disponibles dans le pays. Pour produire de l’eau douce de substitution, le recours au dessalement demande une quantité énorme d’électricité. Or, la Tunisie dépend des marchés extérieurs pour 90 % de ses besoins en énergie fossile, ce qui signifie que la fabrication d’eau potable reste étroitement liée aux achats de pétrole et de gaz à l’étranger.
L’Algérie suit une trajectoire tout aussi exigeante. En l’espace de quelques décennies, la quantité d’eau disponible par habitant y a été divisée par deux, s’effondrant de 1 000 à 500 mètres cubes par an. En une seule génération, la part d’eau attribuée à chaque citoyen a fondu de moitié pour atteindre le seuil d’alerte. Ce recul rapide s’explique principalement par le réchauffement climatique : sous l’effet des vagues de chaleur à répétition, les grands barrages du pays se comportent comme d’immenses bassins chauffés par le soleil, dans lesquels des volumes d’eau gigantesques s’évaporent directement dans le ciel.

Dr. Amel Jrad
Des solutions continentales pour éviter le naufrage
Face à ce constat, des réponses concrètes existent. Le Dr Amel Jrad recommande notamment de donner une seconde vie aux eaux usées. En les traitant de manière sécurisée pour irriguer les champs, le pays peut réserver la meilleure eau douce pour la boisson et les besoins quotidiens des foyers. À cela s’ajoute le dessalement de l’eau de mer qui constitue aujourd’hui une bouée de sauvetage indispensable pour étancher la soif des populations.
Hamid Belkessam, producteur à la Radio Chaîne III (EPRS), a plaidé pour une vraie solidarité entre pays voisins. Selon lui, l’Afrique du Nord n’a pas besoin de chercher des réponses coûteuses à l’extérieur du continent alors qu’elle dispose déjà de richesses extraordinaires, à commencer par la géante réserve d’eau douce cachée sous le désert du Sahara.

Hamid Belkessem, EPRS
Pour concrétiser cette entraide, l’Afrique a tout intérêt à s’inspirer de ce qu’elle réussit déjà dans le domaine de l’énergie. Tout comme des États ont su s’associer pour bâtir le gigantesque gazoduc reliant le Nigeria, le Niger et l’Algérie, les pays de la région peuvent interconnecter leurs réseaux d’eau et partager les technologies de pointe, notamment l’expertise algérienne dans le dessalement. Si le continent est capable de faire circuler le gaz sur des milliers de kilomètres à travers le désert, il peut réaliser la même prouesse pour acheminer et partager l’eau.
Cette coopération panafricaine passe aussi par la modernisation des fermes grâce à des outils simples et intelligents. En installant dans les champs de petits capteurs d’humidité, la terre n’est arrosée que lorsqu’elle a véritablement soif, ce qui évite le moindre gaspillage. Hamid Belkessam a rappelé que l’avenir du continent repose sur ces innovations locales, qu’il s’agisse de techniques d’irrigation modernes ou de cultures d’avenir comme la spiruline.

Dr. Javad Mottaghi
La presse comme trait d’union
Face à de tels défis, les médias ont une responsabilité immense, celle d’informer sans chercher à faire peur. C’est tout le sens du journalisme de solutions mis en avant au cours du webinaire. La mission des journalistes n’est pas de susciter de l’angoisse, mais de transformer la complexité des données climatiques en repères simples, clairs et utiles pour le quotidien des citoyens.
Pour jeter un pont durable entre les chercheurs, le public et les décideurs politiques, le Dr Mohammed Mahmoud a prôné l’émergence de « chuchoteurs de science » (science whisperers). Ces intermédiaires capables de traduire le langage scientifique sont essentiels pour aider la presse à délivrer une information nuancée et accessible, à l’abri du sensationnalisme et de la désinformation, a-t-il souligné.
Car au-delà des discours et de la prise de conscience médiatique, une question cruciale demeure : les décideurs et la société civile sauront-ils transformer ces alertes scientifiques en actes concrets avant que la dernière goutte ne s’évapore ?


