
« Il y a une dizaine d’années, ces bancs de sable n’existaient pas. Aujourd’hui, ils émergent de nulle part et coupent la route à nos pirogues. » Les yeux fixés sur les eaux mouvantes du lac Tchad, Abdoulaye Adoum résume en une phrase ce que des dizaines de rapports scientifiques peinent parfois à transmettre. Ici, la terre et l’eau se livrent un combat silencieux, redessinant chaque jour la carte de la vie.
Autrefois l’un des plus vastes réservoirs d’eau douce d’Afrique, le lac Tchad a perdu près de 90 % de sa superficie depuis les années 1960, drainé par des sécheresses chroniques, les besoins d’irrigation et une instabilité climatique croissante.Pour les quelque 30 millions de personnes réparties entre le Tchad, le Cameroun, le Niger et le Nigeria qui dépendent de ce bassin, la crise écologique percute de plein fouet l’insécurité régionale. Nulle part cette conjonction de périls n’est plus aiguë que dans l’archipel, où les communautés insulaires isolées vivent prises en étau entre inondations saisonnières destructrices, assèchements soudains et menace constante des violences insurrectionnelles. Pour appréhender ces réalités complexes, une équipe de reporters régionaux a pris la direction des îles les plus reculées.

C’est au pas de course que débute ma journée. Ce matin du 28 juillet 2026, je quitte ma chambre du Radisson Blu de N’Djamena avec des confrères venus de toute la région. En face de l’hôtel, un bras du fleuve Chari coule allègrement. Sur l’autre rive, je perçois des habitations de fortune qui s’étalent à perte de vue, un paysage qui n’est pas sans me rappeler mon Mayo-Danay natal.
Les véhicules sont stationnés en file indienne sur l’esplanade arrière. Les consignes sont données et le convoi avance vers la sortie. Il est un peu plus de 6 h 45. N’Djamena s’éveille doucement avec ses 1,8 million d’habitants. Le cortège s’engage sur l’avenue Ali Kosso et plonge dans les artères de la ville. À l’arrière du véhicule, je partage le voyage avec une consœur d’un média privé tchadien et mon jeune confrère Jean Areguema, du quotidien L’Œil du Sahel.
Moins d’une heure plus tard, la capitale est déjà debout. Entre motocyclistes impatients, taxis pressés et véhicules personnels, les habitants se faufilent dans la bousculade matinale. Au passage, nous longeons plusieurs sièges d’institutions et de bureaux administratifs, dépassant notamment la télévision nationale, l’ONAMA. Le trajet se poursuit par Goudji, dépasse quelques concessions de Karal et la station Lac Pétrole de Djarmaya. Arrivé à une intersection, le convoi vire à gauche.

C’est mon deuxième voyage en terre tchadienne. Le premier remontait à 2012, où une expédition m’avait conduit vers le centre puis le nord du pays. C’était une autre réalité, d’autres paysages et d’autres défis. Après une quarantaine de minutes sur l’asphalte lisse, la route cède la place aux pistes non bitumées. Au volant, des chauffeurs aguerris maîtrisent parfaitement le chemin. Nous traversons des villages moins peuplés, d’immenses étendues de terres inhabitées et des champs agricoles. Au loin, des éleveurs nomades guident leur bétail vers de meilleurs pâturages. Çà et là, de larges flaques d’eau témoignent des pluies abondantes tombées la nuit précédente.
Halte à Douguia
Après des heures de route, le convoi marque une halte à Douguia sous bonne escorte. Nous arrivons à l’hôtel, situé à plus de 80 kilomètres de la capitale. En arrière-plan de cet établissement, un bras du fleuve Chari coule allègrement en emportant avec lui un bout de vie des riverains. De temps en temps, un morceau de tissu revient en surface. Plus loin dérivent un bout de bois, une chaussette usée, un gobelet en plastique…
Le cadre est féerique, propice au repos. La végétation y est dense et généreuse avec des rôniers, des nimiers, des manguiers, de l’aloe vera… Des cases peintes en jaune et coiffées de paille jouxtent une piscine dont la dernière baignade remonte vraisemblablement à très longtemps. Des chaises sont installées sous des tentes autour de plusieurs tables. Le lieu abrite également un parc où se côtoient oies, autruches et paons.
Selon le responsable de l’établissement, les effets du changement climatique constituent ici une réalité palpable. Au cours des années précédentes, les eaux du fleuve Chari ont débordé de leur lit, menaçant la sérénité des lieux. Pour parer à cette menace, les responsables ont rehaussé le mur de protection. À l’inverse, il arrive aussi que l’eau s’assèche très vite, laissant soudainement apparaître de vastes étendues de sable.
Après cette halte, le convoi reprend sa route vers Mani Kossam et Dandjié, puis rallie la commune de Guité. Dans cette jeune localité du Hadjer-Lamis, de nombreux jeunes vivent du petit commerce. Après le centre-ville, le cortège rejoint le commissariat de police nautique, dressé au bord de l’eau.
Traversée vers les îles
Au poste de police de Guité, une escouade nous accueille avec ferveur et curiosité. En raison de la position stratégique de cette unité transfrontalière, les consignes de sécurité sont scrupuleusement respectées. Cette escale offre aussi l’opportunité d’échanger sur les précautions indispensables au reportage en zone sensible.

Il est 13 h lorsque nous quittons la terre ferme. L’embarquement se fait à bord de pirogues motorisées en direction des îles. Deux heures de navigation sont nécessaires pour rallier l’île de Siyakha. À bord, les carnets restent ouverts pour recueillir impressions et témoignages.
Abdoulaye Adoum est un enfant du terroir. Il connaît parfaitement ces eaux qu’il sillonne depuis sa jeunesse. Durant la traversée, il contemple l’horizon et décrit les métamorphoses du lac, la mort dans l’âme : « Au départ, le niveau est bas. En avançant, l’eau monte parfois au point de menacer de pénétrer dans les pirogues. Puis apparaissent des bancs de sable recouverts d’herbes. Il y a une dizaine d’années, ces blocs n’existaient pas. Avec l’assèchement progressif du lac, ils émergent peu à peu et rendent la circulation très difficile. »
Tout au long du parcours, le danger saute aux yeux. Ici, les riverains vivent dans un étau permanent, tiraillés entre le trop-plein d’eau de la saison des pluies et le spectre redouté de la sécheresse.

À notre arrivée, le convoi est chaleureusement accueilli par les habitants de l’île. Le constat est saisissant. Le village vibre sous le regard d’une population très jeune, d’un enthousiasme débordant. Aux avant-postes, le chef de la communauté et des hommes en treillis se tiennent debout pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs, tandis que des échanges de fraternité s’engagent au bord de l’eau.
Mais ces patrouilles rappellent une autre urgence : la menace terroriste permanente. Face aux exactions de Boko Haram, qui frappent avec la même violence les rives voisines du Niger et du Nigeria, la riposte est devenue transfrontalière. Sous l’égide de la Commission du Bassin du Lac Tchad (CBLT), la réponse combine gestion concertée des ressources et surveillance armée via la Force multinationale mixte (FMM). En unissant des contingents d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et d’Afrique centrale (CEEAC), cette alliance militaire patrouille sans relâche dans le dédale d’îlots pour permettre aux insulaires de tenir.

Ici, l’architecture raconte à elle seule ce double drame, écologique et sécuritaire. À l’exception notable d’une unique case en briques rouges — construction récente appartenant au chef de la communauté qui tranche avec le reste du décor —, le village ne compte aucun bâti en dur. Pas de ciment, ni parpaing : les habitations sont presque exclusivement faites de paille et de branchages. Ces aménagements provisoires s’expliquent par le fait que les inondations annuelles et les caprices du lac contraignent régulièrement les habitants à plier bagage pour reconstruire leur vie un peu plus loin.
D’origine nigériane, Ahmat Mahamat est un jeune habitant de l’île qui illustre à lui seul ce brassage transfrontalier propre au bassin. Dans un anglais teinté d’hésitations, il décrit ce quotidien précaire : « L’eau monte constamment jusqu’ici. Elle pénètre dans le village et stagne pendant longtemps. C’est à ce moment-là que la population est obligée d’évacuer les familles. » Généralement étalées d’août à novembre, du huitième au onzième mois de l’année, ces crues rythment un cycle implacable que les riverains subissent chaque saison.

Au détour des allées, l’activité de la pêche est omniprésente. Le poisson fraîchement capturé sèche au soleil sur de grands étals en paille. Une odeur puissante et âcre enveloppe l’île.
Assis sous un hangar de fortune, Ali Mahdi, un jeune père de famille vêtu d’un maillot blanc et d’un pantalon bleu marine, semble absorbé par son travail. Il manie le fil de nylon avec la même dextérité que nos parents de la vallée du Logone.Imperturbable malgré le remue-ménage provoqué par l’arrivée des nouveaux venus sur l’île, il inspecte minutieusement les mailles du filet afin d’en déceler les déchirures : « Le clair de la journée, confie-t-il, je travaille sur ces filets pour apprêter le matériel. Et la nuit tombée, je me lance à l’eau. »

Autour de nous, une foule d’enfants, à la fois timides, frileux et curieux, escorte chacun de nos pas. Si les méthodes de pêche et les techniques artisanales de conservation se transmettent fidèlement d’anciens à novices, l’accès au savoir moderne reste barré. « Non, aucune école publique, déplore Ahmat Mahamat, reprenant ses explications dans son anglais approximatif. Nous avons seulement une école coranique, mais pas d’établissement conventionnel. La plupart des enfants ici ne sont pas scolarisés, faute d’infrastructures à proximité. » Leurs journées se résument ainsi au seul tempo de la pêche, du séchage du poisson et du travail de la terre.
L’abandon est tout aussi flagrant sur le plan sanitaire. L’île ne dispose ni d’électricité ni de dispensaire. « Aucun centre de santé n’existe sur place, confie Inna Abba, mère de trois enfants. Quand un habitant est malade, nous devons l’évacuer vers Kinmasara Sadama. C’est à deux ou trois kilomètres d’ici. Mais en période d’inondation, la pirogue, le markab, devient notre unique moyen de transport. » Une traversée critique, à la merci des vents et des crues.
S’adapter pour survivre
Au milieu du lac, les effets du dérèglement climatique façonnent le quotidien. Les canaux de communication modernes aident à prévenir les risques, mais tous les insulaires n’y ont pas accès. Noubadoumaye Talomadi est journaliste à la Télévision Nationale Tchadienne. À bord de la pirogue qui nous ramène vers la terre ferme, ce fin connaisseur de la région explique ces mutations : « En se retirant, le lac Tchad libère des terres émergées appelées « bas-fonds » ou baillis. Elles offrent de nouvelles zones cultivables très fertiles. Mais leur exploitation exige de gros moyens, notamment pour traverser le fleuve. Progressivement, le « sable mort » s’installe dans les parties asséchées. Les populations n’ont d’autre choix que d’adapter leurs pratiques. » https://www.youtube.com/watch?v=bsyNMJxCiC0

Au moment où notre pirogue fend à nouveau les eaux du retour, une image refuse de me quitter : celle de cette jeunesse croisée sur l’île, avec une vie suspendue au milieu du lac.
Ces jeunes vivent un quotidien paradoxal, jonglant entre l’abondance de poisson, les crues dévastatrices, l’assèchement des terres et la menace des attaques sporadiques.
Au cœur du continent, toute une génération apprend simplement à survivre.
Irène GAOUDA

Cette enquête de terrain s’inscrit dans le cadre d’une initiative conjointe de l’UAR et de l’UNESCO, menée en concertation avec les autorités locales, visant à documenter l’effet combiné du dérèglement climatique et de la crise sécuritaire sur les populations du bassin du lac Tchad.
Initialement publiée sur www.uar-aub.org


